Dès 5h du matin, les bruits de frottaille de marmites, de balayage de sol, de raclage de gorge, de cloches agitées devant les temples, les « Sitaram ! », les « Haré Haré Mahaadeev ! » accompagnent le lever du jour. Je fais régulièrement des puja devant mon petit temple. Cela met en jeu divers éléments : l’eau, le feu, les fleurs, l’encens, la nourriture, le Temps. Dès six heures, Déonath allume le feu dans le douni (trou carré creusé dans le sol) en remontant de ses ablutions. Parfois Mamie s’en charge, toujours avec les mêmes gestes empreints d’une lenteur tranquille, de la chose se faisant comme à travers elle. Les enfants viennent s’y chauffer ; petit à petit toute la famille s’y retrouve, chacun est allé se baigner, soit dans la Gange, soit dans l’arrière-cour lorsqu’il fait trop froid. La maison a été balayée, le thé a été préparé… Lorsque les rayons du soleil commencent à arriver, chacun retourne à ses occupations. Mamie se cale contre le mur au bord du chemin, là où le soleil arrive en premier. Elle ferme les yeux, d’un sourire heureux. Déonath sort son vélo, enlève la poussière de la nuit avec un vieux chiffon qu’il fait claquer : guidon, selle, jante, tout y passe. Et hop, c’est parti pour une journée à couper les arbres. Parfois Télou part avec lui, sinon je ne sais pas ce qu’il fait. Il fend le bois nécessaire à la cuisine, ou disparaît avec Bhabie… Sindou emmène les petits au Gange, pour leur bain. Indou part à l’école, Pappou au travail. Je monte étudier.Dès que le soleil a un peu monté, le calme est magnifique.
« Pani aa gaya ! »
crie quelqu’un,
« l’eau est arrivée ! »
Tout le monde sort avec seaux,
bidons de plastique,
marmites,
pots de terre…
La queue s’organise
autour du petit tuyau sortant du mur.
En ce moment
l’Eau est capricieuse,
ne vient pas quand on l’attend,
vient quand on ne l’attend pas…
Chacun espère
remplir ses récipients
avant que l’eau ne reparte,
sans crier gare.
Parfois le filet est très mince.
"eliiii ! eliiii ! Balti ! crie Mamie
Je descends lui donner mes seaux,
nous en apportons bien une dizaine à la fontaine.
Mamie est la préposée
à la queue et au remplissage.
Lorsque Sindou est là,
c’est elle qui se charge de les ramener
à la maison,
et me rapporte les miens, pleins.
Mamie me traite en princesse,
et j’en ai fait ma reine…
Oui, c’est la plus belle femme que j’ai rencontré
sur cette terre.
Pourtant, j’en ai rencontré de belles.
Parfois je descends
en fin de matinée,
humer l’air…
Les femmes s’affairent
à la cuisine.
Que c’est compliqué, la cuisine, ici !
Au feu de bois,
avec des céréales à trier,
à laver,
à écraser parfois…
Le moment que je préfère
c’est quand les épices sont moulus sur la pierre
à moudre,
que leurs parfums s’exhalent…
J’aime aussi aller m’asseoir près de Bhabie
accroupie
sur son petit banc de bois
devant le feu, à tourner la tambouille, ajouter une bûche, souffler…
À l’heure du repas, les hommes sont là. Déonath se déshabille, s’enduit le corps d’huile, descend au Gange se laver. Lorsqu’il est prèt, Bhabie lui apporte son plateau, et se retire respectueusement. Il laisse toujours une poignée de nourriture pour un chien du quartier qu’il aime particulièrement. Il l’a surnommé Bhairav, "le terrible". il sort, la main remplie de riz imbibé, et crie quelque chose qui ressemble à "Baalouuuu ! Baalouuuu !
Le repas ne réunit la famille qu’en de rares occasions. Chacun s’installe dans un coin devant son assiette, mange en silence, jamais tout le monde en même temps. C’est Bhabie qui est chargée de la distribution. Parfois les femmes mangent ensemble sur la terrasse, une fois que les hommes sont repartis au travail. Tout dépend…
L’après-midi,
La vie s’écoule,
calme
tranquille,
sauf quand il y a des événements particuliers.
Bhabie masse Mamie,
la coiffe…
Les voisines viennent papoter,
les enfants babillent,
tout le monde rit…
Lorsque le soleil descend sur le Fleuve, Mamie part avec son sac de coton acheter le nécessaire pour le repas du soir : légumes, épices, lentilles… Parfois, elle n’a pas d’argent… Il s’ensuit des discussions : Pappu accepte de mettre la main à la poche, ou Telou, ou Déonath… et mamie part faire son marché.
Le soir, nous nous retrouvons tous ensemble autour du Feu, avec des voisins amis, des baba de passage… Chacun prononce des paroles de sagesse, chacun parle de la vie, de sa vie, et encore ont rit… Comme c’est bon ! Ils sont pauvres ? Pauvre de quoi ?